Paris, avril 1920. Jean Cocteau et ses amis publient le premier numéro d’un tract mensuel qui prit pour titre Le Coq.
Les amis en question: Germaine Tailleferre, Louis Durey, Francis Poulenc, Darius Milhaud, Arthur Honegger et Georges Auric. Six compositeurs qui constituent désormais le Groupe des Six (à ne pas confondre avec les Cinq, en Russie).
Le Coq sera leur vitrine-comptoir. Le feuillet de leurs pensées, de leurs aspirations esthétiques, de leurs combats, de leurs sarcasmes aussi. Le poète Jean Cocteau est publiquement connu pour être leur « théoricien ». En le lisant, l’on comprend que l’univers sonore des Six dépasse les frontières habituelles du Conservatoire national:
« Il faut que le musicien guérisse la musique de ses enlacements, de ses ruses, de ses tours de cartes. »
« Assez de nuages, de vagues, d’aquariums, d’ondine et de parfums la nuit, il nous faut une musique sur la terre, une musique de tous les jours. »
« Cette force de vie qui s’exprime sur une scène de music-hall démode au premier coup d’oeil toutes nos audaces. Ici, pas de scrupules, on saute les marches. »
Debussy, parti pour l’éternité depuis deux ans déjà, et Ravel, sont clairement visés.. Mais il y a plus dur encore:
« Les critiques nous demandent des oeuvres. Je leur demande des oreilles. Âne, mon frère Âne, ne vois-tu rien venir ? » Cocteau
« Nous ne vous donnerons jamais d’oeuvres » Poulenc
« Ayant grandi au milieu de la débâcle wagnérienne et commencé d’écrire parmi les ruines du debussysme, imiter Debussy ne me parait plus aujourd’hui que la pire forme de nécrophagie. […] Depuis nous avons eu le cirque, le music-hall, les parades foraine et les orchestres américains. Comment oublie le Casino de Paris, ce petit cirque, boulevard Saint-Jacques, ses trombones, ses tambours. Tout cela nous a réveillés. » Auric
Si l’on résume, le Groupe des Six ne puise plus l’inspiration dans l’oeuvre de ces deux géants:

Leurs oreilles s’orientent désormais, en partie, ici:
Il s’agit maintenant de se demander comment se sont musicalement manifestés ces idées. Nous résumons: rejet du wagnérisme, rejet du debussysme, simplification de la matière, accointances avec les musiques du monde du spectacle.
Le musicologue Jean Roy analyse:
« Ils ont choisi des sujets qui ne se situaient pas dans on ne sait quel univers idéal mais sur notre terre et ils ont employé un langage simple lorsqu’il le fallait pour se faire comprendre. […]
Il y a eu chez les Six, à l’exception d’Honegger, le désir d’écrire une musique qui réponde à une certaine tradition nationale. Et regardant autour d’eux parce qu’ils aimaient la vie, ils ont recherché des contacts avec les peintres, les poètes, les hommes de théâtre et de cinéma. […]
On descend dans la rue pour s’amuser au spectacle de la foire Montmartre, on se met à l’unisson des spectacles populaires, on aime le jazz qui est la musique des opprimés […] et cela, logiquement, vous conduit beaucoup plus loin, loin en tout cas du scepticisme de Saint-Saëns, de l’ironie de Claude Debussy, de la réserve de Maurice Ravel. »
Pour autant, impossible de faire table rase du passé:
« La simplicité qui arrive en réaction d’un raffinement relève de ce raffinement; elle dégage, condense la richesse acquise » Cocteau
« Il y a dans le dépouillement de l’écriture et la raréfaction des moyens des finesses qui reposent sur l’acquis des générations précédentes. Il arrive souvent que les héritiers disent du mal de ceux dont ils ont reçu leurs richesses car ils veulent de la sorte afficher leur indépendance. Les jeunes gens qui s’affirmèrent dans les années 1920 ne voulaient pas qu’on les rattachât à une école. Leur groupe, au sein duquel ils proclamaient volontiers leurs tendances divergentes, cultivait en son sein la liberté de pensée et d’action. » Jean Roy
Si à l’écrit, tout paraît abstrait, voici du concret avec une sélection d’oeuvres du groupe des Six:

