Une vie tranquille, du moins c’est ce que Darius Milhaud (1892-1974) raconte en public, loin des clichés de l’artiste condamné à l’affliction:
« On m’avait demandé de parler de moi dans un collège américain. J’ai évoqué mes parents si compréhensifs, ma femme, mon fils et ses enfant qui ne m’avaient apporté que de la joie, bref, j’ai dit que j’étais un homme heureux.
J’ai senti alors une consternation générale dans l’auditoire, une panique, presque.
Comment avais-je pu créer dans ces conditions ? Un artiste a besoin de souffrance ! »
Pierre Citron précise:
« Darius Milhaud a souffert autant qu’un autre […] Mais il a, autant que ses forces lui permettaient, opposé au destin un visage souriant. S’élever au-dessus de ce qui touche seulement l’individu, c’est en quoi a consisté le génie dramatique de Darius Milhaud qui s’est exprimé à travers le mythe et l’histoire. »

Un des éléments de langage de Milhaud auquel nous aimerions vous sensibiliser aujourd’hui est: la polytonalité
Voici ce qu’en dit, encore, Pierre Citron:
« Dès 1914, analysant les oeuvres d’Igor Stravinski et de Charles Koechlin où il était fait usage d’accords contenant plusieurs tonalités ou même d’accords traités en contrepoint d’accords, il s’était intéressé à ce problème.
Les contrepoints d’accords trouvèrent leur application dans Les Choéphores et Les Euménides, mais Darius Milhaud ne s’en tint pas là. Dans le Retour de l’enfant prodige, il laissa à chaque instrument une ligne indépendante ayant sa propre expression mélodique ou tonale.
De la sorte, la polytonalité ne résidait plus dans les accords, mais dans les rencontres de lignes.
[…] La polytonalité lui permet la juxtaposition de tons purs ainsi que firent dans leur domaine les peintres qu’on appelle les Fauves parce que l’on prit pour de la brutalité ce qui n’était que de la franchise. »
Nous nous étonnons (de plaisir) lorsque nous découvrons que, plus que par l’écoute des oeuvres de ses confrères, c’est par la scrutation du ciel que lui vient l’idée-voire la nécessité- de la polytonalité.
Quand je me trouvais à la campagne, en pleine nuit, plongé dans le silence, et que je regardais le ciel il me semblait qu’au bout d’un instant que je sentais venir vers moi, de partout, de tous les points du ciel, de sous terre, des rayons, des mouvements; et tous ces rayons portaient une musique, chacune différente; et cette infinité de musique s’entrecroisaient, continuant à scintiller, tout en restant distinctes.
C’était une émotion inouïe. J’ai toujours cherché à exprimer cette émotion depuis lors, ces mille musique simultanées qui se précipitaient de toutes parts vers moi. »
« On voit […] combien les ressources de la polytonalité sont vastes et combien les possibilités d’expressions sont augmentées. L’échelle expressive se trouve ainsi considérablement étendue, et, dans le domaine plus simple de la nuance, l’emploi de la polytonalité ajoute aux pianissimi plus de subtilité et de douceur, et aux fortissimi plus d’âpreté et de force sonore. »
Quelques écoutes pour rendre compte de l’apport de la polytonalité. Vous percevrez, peut-être, cette franche dissonance et finirez, peut-être, par l’accepter comme étant pertinente.
