“Tout le monde vous dira que je ne suis pas musicien. C’est juste. Dès le début de ma carrière, je me suis, de suite, classé parmi les phonométrographes. […] j’ai plus de plaisir à mesurer un son que je n’en ai à l’entendre.”
Erik Satie (1866-1925) ne se prend pas au sérieux. N’assumant, ne cherchant aucun ancrage, aucun héritage des musiques passées, il navigue seul. Allant jusqu’à refuser le titre de compositeur, comme vous avez pu le lire ci-dessus dans cet extrait de ses Mémoires d’un amnésique (vous ne rêvez pas).
L’écrivain Roland Dorgelès se souvient: “il tient du clown et du sacristain”
La musicologue et biographe Anne Rey à propos de ses Ogives: “Personne n’avait auparavant composé comme cela. Personne ne devait le faire ensuite. A une époque où Fauré, Franck, d’Indy et Saint-Saëns produisaient d’abondance symphonies, concertos et poèmes symphoniques, il fallait un certain cran pour coucher dix accords sur le papier, les répéter quatre fois et intituler le tout Ogives. […] Nul ne sait si l’auteur se satisfaisait de ce presque rien ou s’il se sentait obligé de compenser leur minceur par des titres mystérieux. Qu’importe. Quelque chose d’unique frissonne dans ces pages. Et lorsqu’on sait quel mal Satie se donna pour les composer -avec quel espoir de profits et de gloire?- on se dit que ce très léger frisson pourrait bien être le signe d’un désir énorme, inassouvi, de communiquer par la musique.”
Le poète Contamine de Latour, proche de Satie, abonde dans ce sens:
“Il était dans la situation d’un homme qui ne connaîtrait que treize lettres de l’alphabet et déciderait de créer une littérature nouvelle avec ces seuls moyens, plutôt que d’avouer sa pauvreté. Comme audace on avait pas encore trouvé mieux, mais il tenait à honneur de réussir avec son système.”
Le mot de la fin va au compositeur, bien postérieur, John Cage:
“Pour s’intéresser à Satie, il faut commencer par être désintéressé, accepter qu’un son soit un son et qu’un homme soit un homme, renoncer aux illusions qu’on a sur les idées d’ordre, les expressions de sentiments et tout le reste des boniments esthétiques dont nous avons hérité […] Il ne s’agit pas de savoir si Satie est valable. Il est indispensable.”
Ces quelques lignes pour tenter de percer le mystère singulier que représente Erik Satie.

